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Immortals, oil on canvas, 60x 60cm.jpeg

L’inverse de la torture

C’est l’une des plus fières découvertes de ma génération, celle qui avait 20 ans au début de la Guerre contre la terreur: on croit avoir établi dans les milieux plus ou moins légendaires auxquelles nous devons la cruelle garantie de notre « approvisionnement énergétique » que la torture la plus efficace pour briser un être humain, c’est-à-dire pour « le faire parler », c’est de séparer son esprit de son corps. Une multitude de techniques plus ou moins barbares ont été développées dans ce but. C’est peu de chose. La torture la plus efficace pour vous faire parler est de séparer l’esprit et le corps des personnes que vous aimez et de vous sidérer devant cet embarrassant spectacle. Cette sorcellerie si délicate est réalisée tous les jours et à toute heure et le plus « naturellement » du monde par l’omniprésent dispositif des images, avec ou sans IA.

La peinture d’Albertine n’est pas constituée d’images, ni d’idées, ni de théories, avec lesquelles on pourrait être d’accord ou non, dont on pourrait se revendiquer ou non, que l’on pourrait « partager » ou « annuler » aussi automatiquement que l’on clique. Avec tous les effets libérateurs et réjouissants d’un déclic permanent elle plonge, humblement et fièrement, dans un réel réellement connu par tous les sens, avec toute sa part de mystère et d’évidence au sens propre désenvoûtants. Un tabouret est une couronne inversée, un animal apparemment sans tête, un quadruple portique (ou torii) non pas vers d’autres dimensions mais vers d’autres qualités du regard : la patience (l’acceptation du temps), l’attention (la curiosité pour le temps), le désir (la jouissance du temps), la fidélité (l’endurance du temps). Les visages semblent masqués mais ressurgissent ailleurs avec toute la force de vérité, de mouvement, de dévoilement d’une apparition. Les corps, leur posture, leurs gestes ou leur paradoxale mobilité refusent les canons. C’est à ce prix (car il y a un prix) qu’on désarme le Mal et il n’y pas, disait Kafka « de plus grand triomphe que celui, non pas de détruire le Mal (c’est impossible), mais de le tenir en échec. »

C’est de ce genre d’énergie-là que j’ai toujours préféré me nourrir. Car le mouvement si difficile et pourtant si simple qu’elle demande à celui qui la contemple c’est la réunification féconde et amusée de ce qu’on appelle le corps et de ce qu’on appelle l’esprit. En d’autres termes, l’inverse de la torture.

Andreas Guest, écrivain

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