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Le temps de densification
des choses

par Anne Malherbe

28 janvier 2018 Albertine Trichon modifier "Le temps de densification des choses"

Ce que possède le peintre et qui le différencie des autres, c’est sa faculté à s’approprier les choses en les coulant dans la matière picturale. Peut-être est- ce une vérité qu’on a fini par oublier, lorsque la succession des avant-gardes nous a laissé croire que le but de la peinture était d’introduire du nouveau et que celle-ci ne pouvait survivre qu’en se réinventant en permanence. C’est pourtant sa fonction première et inaliénable. L’enfant qui dessine interprète le monde et se familiarise avec lui. Le peintre rapproche de lui l’objet de son désir. Prendre la vie dans ses filets, telle est l’intention clairement avouée d’Albertine Trichon, dont la peinture épuise, au fil des années, quelques sujets empruntés à la vie quotidienne (« canaux », « ordinateurs », « grilles », « été », etc.) : ce sera le chemin qu’elle emprunte chaque jour pour se rendre à l’atelier, ou les appareils électroniques posés sur un coin de table, ou encore la plage, aperçue du point de vue de l’artiste assise sur sa serviette et dont l’extrémité du pied s’inclut dans la composition. L’artiste pioche ses sujets au hasard de la vie, dans ce que celle-ci a de moins héroïque, de commun, voire d’ennuyeux.

Le dénuement du sujet est un phénomène rare dans la peinture actuelle, qui affectionne plutôt les thèmes complexes et énigmatiques. En cela, l’artiste est fidèle à la leçon de l’un de ses maîtres, Gérard Traquandi, dont elle revendique la filiation.

Dans un entretien récent, celui-ci affirmait : « Je continue de faire ce que le peintre a toujours fait, à savoir transférer du perçu sur une toile, avec des couleurs». La simplicité des sujets choisis par Albertine Trichon est précisément la source de leur vitalité : elle laisse le réel affluer à elle, elle l’accroche dans sa matière vibrante, elle le replace dans un mouvement qui est celui des couleurs et d’une touche à chaque fois légèrement différente. Les contraintes que l’artiste s’impose (comme l’emploi d’une seule teinte) en éprouvent la vitalité.

Le trajet qui longe le canal acquiert, au fil des peintures, des qualités tactiles et lumineuses insoupçonnées, qui ne relèvent jamais de la description mais de la décantation des sensations perçues, d’une sublimation propre à la sensibilité de l’artiste. « La poésie, c’est le lien entre moi et le réel absent », écrivait Pierre Reverdy.

Chaque série prend place sur plusieurs années, chaque œuvre s’installe dans une durée de réalisation qui peut être longue. Les angles de vue s’accumulent, les nuances colorées se succèdent (elles ne parlent d’ailleurs ni du jour ni de la nuit mais traduisent l’attention flottante de l’artiste) : c’est le temps de la densification, celui où la vision prend peu à peu, où le lien se crée et où le réel apparaît finalement dans son étrange familiarité. Alors le sujet se tarit de lui- même. Restent ces vues qui nous invitent à nous frotter à la présence clignotante du monde sensible.​

par ET Milsani

« Quand on a un sujet le reste va tout seul ! » disait Picasso. En effet rien de plus stimulant qu’un bon sujet qui fait irruption dans l’oeuvre d’un peintre. Il perturbe ses habitudes et met en branle son imagination créative.

Albertine Trichon n’a jamais été à court de sujet : Dès le départ, son œuvre en est traversée par une succession éblouissante : les personnages du début, les maisons de campagne, les usines, les tombes du Père Lachaise, les stades, les jardins, les balcons d’Athènes, les « coups d’œil » japonais, composent une chaîne d’unités bien fournies.

Son déménagement aux quais du Canal de l’Ourcq d’ il y a trois ans fut décisif. Pour une artiste attachée au local, sensible aux atmosphères, aux saveurs particulières du réel, cet événement lui apporta tous les ingrédients pour une nouvelle thématique.

Impressionnée par l’ambiance du canal, les tissus urbains coupés par les voies aquatiques, elle s’en appropria immédiatement. Ces paysages silencieux, presque désertiques sont devenus terrain à explorer, écran pour projeter ses obsessions.

L’ espace industriel nu, ponctué de ponts et de véhicules évidés, telles des carcasses abandonnées, l’ont fascinée. Elle l’a vidé encore plus, effaçant les détails , les passants, favorisant les ordonnances rectilignes des murs sans messages, insistant sur l’effet de masse. Les tableaux furent meublés de péniches et des véhicules « dé- mécanisés ». Une puissance structurelle s’en dégagea, une mélancolie rappelant les villes des tableaux de Sironi et de Giorgio De Chirico.

La présence de l’eau quasi stagnante plate et lisse, évoque parfois des profondeurs insondables et ferme l’ image sur elle- même. Jamais rieuse, elle donne à l’artiste l’occasion d’expérimenter une gamme de verts acides dont la vibration rend à ce monde des quais toute son originalité.

« J’ai choisi ces couleurs pour m’éloigner du naturalisme impressionniste » dit l’artiste. La couleur est parfois un produit du hasard. Elle détient une lumière intérieure. J’ai voulu la travailler à fond et soudain elle est devenue un élément essentiel. C’est le jaune qui grince, qui introduit une atmosphère de roman policier...

Je m’intéresse aux choses que je vois tous les jours. J’entre en relation avec elles, je les absorbe, je les digère. J’aime le contraste entre les bâtiments rectilignes et le fouillis aléatoire de l’eau. J’évite tout système. Je peints la ville dans sa solitude, ses lieux inhabité. J’aime les bâtisses « débout » et j’élimine les détails pour éviter toute tentative descriptive.

En ce moment je ne m’intéresse pas à l’homme, mais à côté des structures froides, des murs nus, les camions et les voitures semblent introduire un reflet humain, un élément chaleureux, narratif : c’est comme le début d’une histoire ».

ET M

C’était au cours d’un déjeuner avec C. Il me parlait de son dernier tweet sur la destruction des vénérables ruines de Palmyre, m’invitant à retweeter. Je me moque gentiment. Il s’emporte, me reproche mon désengagement citoyen et politique... Il me parle alors de mes tableaux, qui sont hors du monde d’après lui, dans une bulle hermétique... Il m’invite à me replacer dans la « réalité », rien de moins que de « redescendre sur terre ».

Est-ce que la peinture peut être un commentaire crédible de l’actualité ? Et que peut-elle « communiquer »?

J’aime les images, le dessin et la peinture. Dans ce monde qui est devenu si « médiatisé », (dans le sens de vécu par le truchement de) j’essaie de trouver une présence tangible. Une vision incarnée.

Quand je peins, je suis au présent (au sens latin : présence d’esprit, sang-froid, résolution), présente à ce que je fais, il n’y a aucun décalage. Je suis ancrée dans la réalité. Quand je choisis mes motifs, c’est précisément dans le monde qui m’environne que je les choisis, je ne suis pas une peintre abstraite.

Lorsque je dessine sur le motif, c’est une manière de voir mieux. C’est ainsi que je réussis aussi à m’attacher les choses qui m’entourent. Retenir le temps, qui transforme. Trouver un sens, mettre de l’ordre. On doit chercher son propre procédé quand on peint. Se donner des règles, pour pouvoir continuer à peindre. Comment rendre la mer par des motifs graphiques, plutôt que par la couleur ? Est-ce que l’on peut changer, transformer impunément les couleurs qu’un spectateur ne s’attend pas à voir?

Il y a la dimension de jeu, de challenge dans ma manière de pratiquer la peinture.
Je ne veux pas aller vite. La peinture ne peut aller vite, elle ne peut que ralentir, contrairement à ce qu’a dit un jour Alex Katz.

Pour qu’un sujet m’intéresse et devienne motif, il faut que je le fréquente beaucoup, que je m’y habitue, que nous nous apprivoisions mutuellement. S’il n’yapascemouvement, cettehistoired’amourenquelquesorte,jenepeuxm’y intéresser.

Je travaille longtemps les mêmes sujets pour les pousser au bout de ce qu’ils ont à me dire. Jusqu’à ce que l’ennui s’installe.

Ainsi, mes thèmes s’articulent autour de ma vie intime. J’ai un intérêt pour le local.

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