
Albertine Thrichon
C’est la troisième exposition personnelle d’Albertine Trichon (France, 1976) dans la galerie Marie-Claude Duchosal. Plusieurs toiles figurent le quotidien, certaines sont des natures mortes, ses personnages en font partie ; elle intitule cette série : « Les heures creuses ». Ainsi, dans Les heures creuses II (2026), une femme est assise dans un fauteuil, ses jambes sont étendues. Un livre en main semble lui échapper, son visage est hors-champ, c’est un moment de décontraction. Elle ne pose pas, elle est dans son monde comme tout un chacun peut l’être à un moment ou à un autre. Des livres sont entassés sous une fenêtre, un tableau esquissé est accroché sur un mur rosit. L’ensemble laisse une sensation d’abandon solitaire, intime et commun à la fois. Le personnage, situé au bord de l’œuvre, n’est qu’un élément pictural parmi d’autres. Les couleurs sont exagérées, une punkitude assumée, une volonté brute d’éviter les tonalités romanesques et autres monochromies doucereuses, mais plutôt le désir de saisir une émotion par une carnation forte et des formes qui se dérobent dans un espace géométrique. On pourrait comparer cela au travail du psychanalyste qui cherche dans les couleurs des rêves, l’inconscient, la réalité profonde du sujet.
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Dans l’œuvre Reflet (2025), une femme face à elle-même se prend en photo avec un smartphone, non pas par un selfie, mais sous l’œil du miroir qui lui renvoie son image fondue dans l’arrière-plan. Les tons bleus, verts et jaunes faisandés supposent une inquiétude face au temps qui passe et grignote inexorablement le présent. C’est un instantané où la fragilité de l’être, sa finitude, se révèle en contrepoint de l’évier dont le matériau est immuable. Albertine Trichon travaille régulièrement la série « Reflet » avec ces miroirs et smartphones où l’on se mire sans toujours bien se reconnaître.
Une série plus ancienne s’arrête sur des plantes méditerranéennes, notamment Grande agave (2019). La sensualité de cet agave est débordante, ses feuilles pointues comme des langues de loup sont éternelles, c’est ainsi que les Grecs nomment cette plante : une immortelle. En l’occurrence, l’artiste est de mère grecque. Néanmoins, asséchées ou brûlées, les agaves meurent aussi.
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L’axe majeur de la peinture d’Albertine Trichon est la peinture elle-même. De ses oeuvres émane un goût pour l’expérimentation des couleurs sur les pinceaux qui viennent fouetter la toile. On perçoit une jouissance dans l’acte de peindre, au-delà du sujet qui reste somme toute secondaire, car manifestement Albertine Trichon opère avec ce qu’elle a sous les yeux ; cela peut être une femme alanguie, un homme qui lit, le canal de l’Ourcq, un simple tabouret, des livres, une plante ; des scènes de la vie quotidienne à la fois éphémères et pérennes. Albertine Trichon fait partie de ces artistes pour qui la peinture n’illustre pas, mais révèle ce que peu de gens perçoivent et que certains peintres découvrent sur leurs toiles, effarés, quelque chose de plus grand qu’eux.